Marcel Hénaff : Donner c'est sortir de soi

Pour rendre hommage à Marcel Hénaff disparu en juin 2018, le Fonds Ricœur publie son texte : "Donner c'est sortir de soi" offert à la campagne de financement du Fonds Ricœur en 2016.

 

Donner c’est sortir de soi : réciprocité, gratuité, solidarité


«Devenus tour à tour marchands et marchandises, nous ne demandons plus ce que sont les choses mais combien elles coûtent ». On pourrait croire que l’auteur de cette affirmation est un penseur contemporain. Elle est de Sénèque (dans une lettre à son ami Lucilius). C’est le même Sénèque qui, dans son traité Des bienfaits, fait l’éloge du geste généreux comme le seul capable de maintenir le lien qui unit les hommes. La société romaine de son temps – celle de l’époque de Néron –
s’est enfermée dans ses égoïsmes de classe. Une seule issue dit-il : donner sans compter, comme le font les dieux.
Mais alors que veut dire donner ? Nous pouvons répondre que le geste de donner est d’abord pour les personnes et pour les groupes un mouvement de sortie de soi, de reconnaissance d’autrui et d’affirmation du lien qui nous unit aux autres. Ce geste cependant peut s’exprimer selon des modalités profondément différentes. On peut en retenir trois formes exemplaires :
Réciprocité et alliance - Donner peut prendre une forme cérémonielle publique et réciproque comme dans les échanges de présents des sociétés traditionnelles ; ces présents ne sont pas d’abord des biens qui enrichissent les bénéficiaires mais des symboles qui témoignent d’un pacte de reconnaissance entre deux groupes. Sa forme la plus accomplie est l’alliance exogamique laquelle signifie ceci : il n’existe de société humaine que parce que chaque groupe de consanguins interdit l’inceste (on ne peut pas épouser ni sa fille ni sa sœur) et s’oblige à s’allier par le mariage avec un groupe différent de soi. C’est par le lien avec l’autre que soi que l’on est soi. Nous naissons dans la réciprocité. Tout groupe humain est union du Même et de l’Autre, de Nous et d’Eux. A chaque fois les échanges de dons renouvellent cette exigence : il faut donner quelque chose de soi, ce qui nous est précieux et d’abord l’épouse par qui passe la vie et qui va chez l’autre ; lequel fait de même envers nous. C’est ce pacte immémorial qui constitue le caractère unique de l’espèce humaine et l’institue comme humaine. La société humaine commence dans l’alliance. Chacun reconnaît l’autre comme différent de soi, égal à soi et nécessaire à soi ; la chose donnée en est le gage. Ou plus exactement, c’en est le symbole (sym-bolon veut dire littéralement : ce qui est mis ensemble). Tel est le don public réciproque traditionnel. Il ne vise pas à aider autrui mais à créer ou renouveler une alliance. Sous cette forme il a disparu de nos sociétés. Aussi quand nous parlons du don aujourd’hui nous pensons soit au don gracieux festif soit
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au don solidaire. Nous ne comprenons plus ce don ancestral ; nous le croyons archaïque, dépassé. En fait, la reconnaissance publique qu’il permettait dans des sociétés sans État nous est désormais garantie à tous et chacun par la loi. Mais la loi ne suffit pas : socialement il nous revient de constamment nous exprimer mutuellement notre reconnaissance par des gestes de civilité bienveillante, par le respect accordé et reçu. On en retrouve l’esprit dans la Règle d’or : fais à autrui ce que tu voudrais qu’il te soit fait à toi-même.
Gratuité : charis et agapè - La réciprocité de la Règle d’or reste pour nous fondamentale. Mais face au mouvement actuel de marchandisation illimitée des biens matériels ou immatériels, seuls les gestes de donner sans condition et de solidarité totalement généreuse peuvent nous permettre de sortir du cercle du repli sur le seul profit marchand indifférent à la cohésion sociale et ainsi de maintenir entre nous le lien qui définit notre humanité. La sortie de soi vers autrui peut prendre une forme unilatérale et privée tel le don gracieux que l’on fait pour faire plaisir, pour régaler, sans attendre de retour. Ce n’est pas un pacte (qui doit être public et réciproque) mais un geste de pure libéralité, de surabondance. Notons que grâce en grec se dit kharis qui signifie à la fois générosité, charme et joie. Ainsi donne-t-on aux êtres aimés (enfants, partenaires amoureux, amis) pour le plaisir de donner. Telle est la gratuité. Il ne faut pas simplement la définir négativement contre la vénalité ou contre la réciprocité. Il faut la penser affirmativement et non par défaut ou par opposition. Elle n’est pas correctrice ou compensatrice. Elle n’est pas absence de relation ou refus de l’échange. Elle se situe ailleurs, dans le surcroît. Elle ne génère ni dette ni manque. Elle dit l’excès et la plénitude ; elle irradie. Telle est la rose d’Angelus Silesius : « La rose est sans pourquoi ; elle est la rose tout simplement ». Cette gratuité gracieuse est celle qui appelle la gratitude, laquelle ne suppose ou ne génère ni exigence de retour, ni posture de soumission. Le donneur se réjouit du bonheur éprouvé par le bénéficiaire ; celui-ci à son tour ne ressent nul poids ou nulle pression du fait de recevoir. On connaît cette relation : c’est celle même de l’amour, quelle qu’en soit la forme. Telle est l’agapè dont parle si fortement Ricœur. Elle n’engendre rien sinon la joie d’avoir reçu et le désir de remercier. Elle est une réponse sans contrainte. L’enfant qui exulte pour le cadeau offert dans lequel il éprouve l’affection manifestée ou l’être aimé qui se sent comblé et submergé par l’amour même, font l’expérience d’un excès qui situe la relation hors de toute attente de réplique ou de tout mouvement de sujétion. Le sentiment ici est celui de l’ouverture.
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Solidarité, sollicitude - Il existe une troisième forme de ce mouvement de générosité qui nous arrache au cercle de notre groupe ou de notre moi : c’est le geste de soutien à autrui qui souffre, c’est l’activité – privée ou institutionnelle – de solidarité. Il ne s’agit plus de cadeaux précieux comme dans les deux premiers cas (symboles d’alliance, cas I ; témoignages de bonheur, cas II) ; il s’agit de partage de biens utiles à la vie et à la survie : donner à ceux qui sont dans le besoin ou même dans la détresse. C’est le don dont parle Levinas : ce qu’il appelle « le don qui coûte » ; allant jusqu’à « s’ôter le pain de la bouche ». Cette troisième forme du don correspond très largement à toute l’approche récente du souci ou du soin des autres. C’est la sollicitude ou ce que l’on appelle en anglais l’éthique du care. Car la solidarité ne saurait se contenter d’actions ponctuelles liées aux situations soudaines de détresse. Elle doit s’inscrire dans les institutions, comme le font tous les systèmes protection mutualiste concernant la santé, le travail, le chômage, les salaires. Elle n’est pas simplement la justice ; elle en est la source.
Ces trois formes du donner appartiennent à des ordres différents. Expliquer l’une par les critères de l’autre c’est s’exposer à de constantes confusions de pensée ou céder à un moralisme faible. Pourtant si un même mot leur est applicable c’est qu’un même élément en définit le cœur ; on le comprend maintenant un peu mieux : donner, dans les trois cas, c’est sortir de soi : 1/ c’est s’engager dans la reconnaissance d’autrui et par là même l’appeler tout aussi bien, 2/ c’est ouvrir une plénitude festive par quoi la vie est plus que la vie, 3/ c’est œuvrer à rendre possible un monde où le respect mutuel suppose d’abord la justice dans l’accès aux biens sociaux mais où également seule l’action de chacun peut s’adresser à chacun et transmuer lien social en lien vivant de personne à personne.


Philosophe et anthropologue, Marcel Hénaff a enseigné à l'Université de Copenhague et au Collège international de philosophie à Paris. Depuis 1988, il est professeur à l'Université de Californie à San Diego. Il est l’auteur, entre autres, d’un ouvrage clé sur le don et l’argent,Le Prix de la vérité[Seuil, 2002], ainsi que de La Ville qui vient [L’Herne, 2008], Le Don des philosophes. Repenser la réciprocité [Seuil, 2012].