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grands thèmes/éthique
Selon ce que Ricœur a appelé sa « petite éthique », constitué des études 7, 8, et 9 de Soi-même comme un autre, il faut distinguer trois « moments » : celui de la visée éthique de ce qui estimé bon, plus aristotélicien et téléologique, celui de la norme morale de ce qui s’impose comme obligatoire, plus kantien et déontologique, et celui, proprement ricoeurien, de la sagesse pratique.
 
« Appelons visée éthique la visée de la vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes » (SA 202). « Ce ternaire relie le soi appréhendé dans sa capacité originelle d’estime, au prochain, rendu manifeste par son visage, et au tiers porteur de droit sur le plan juridique, social et politique » (RF 80). « L’autonomie du soi y apparaîtra intimement liée à la sollicitude pour le proche et à la justice pour chaque homme » (SA 30).
« Quant au passage de l’éthique à la morale, avec ses impératifs et ses interdictions, il me paraissait appelé par l’éthique elle-même, dès lors que le souhait de la vie bonne rencontre la violence sous toutes ses formes » (RF 80). Le respect d’autrui et même de soi répond au plan moral à l’estime de soi et d’autrui qui fait l’amitié mutuelle du plan éthique, de même que les principes d’une justice équitable répondent au souhait du vivre ensemble qui institue le bien commun.
« Restera à montrer de quelle façon les conflits suscités par le formalisme, lui-même étroitement solidaire du moment déontologique, ramènent de la morale à l’éthique, mais à une éthique enrichie par le passage par la norme, et investie dans le jugement moral en situation » (SA 237), notamment ces « situations de détresse, où le choix n’est pas entre le bon et le mauvais, mais entre le mauvais et le pire » (RF 81). « La sagesse pratique consiste à inventer les conduites qui satisferont le plus à l'exception que demande la sollicitude en trahis­sant le moins possible la règle » (SA 312).
L’ordre syntaxique entre les trois moments est significatif, et Ricœur rappelle : « 1) la primauté de l'éthique sur la morale ; 2) la nécessité pour la visée éthique de passer par le crible de la norme ; 3) la légitimité d'un recours de la norme à la visée, lorsque la norme conduit à des impasses pratiques » (SA 201).
   
Ces études éthiques s’inscrivent dans une variation plus ample sur la question du sujet « qui » parle, agit, se raconte (identité narrative), se tient pour responsable. Cette faculté proprement éthique de se tenir pour responsable indique certes un sujet capable et agissant, mais indissociable d’un sujet passif, souffrant, vulnérable. On est responsable du fragile, et à puissance inédite responsabilité inédite. C’est même une des formules de la règle d’or que de ne pas traiter autrui de façon à le laisser sans contre pouvoir contre soi. L’équilibre réfléchi de la double approche de Ricœur consiste à rappeler ces deux faces, responsable et vulnérable, de l’humanité et leur délicate articulation, éprouvée par exemple dans l'amitié : « Tentons, pour conclure, de prendre une vue d'ensemble de l'éventail entier des attitudes déployées entre les deux extrêmes de l'assignation à responsabilité, où l'initiative procède de l'autre, et de la sympathie pour l'autre souffrant, où l'initiative procède du soi aimant, l'amitié apparaissant comme un milieu où le soi et l'autre partagent à égalité le même souhait de vivre-ensemble. Alors que dans l'amitié l'égalité est présupposée, dans le cas de l'injonction venue de l'autre elle n'est rétablie que par la reconnaissance par le soi de la supériorité de l'autorité de l'autre ; et, dans le cas de la sympathie qui va de soi à l'autre, l'égalité n'est rétablie que par l'aveu partagé de la fragilité, et finalement de la mortalité » (SA 224-225).
      
Pourquoi le thème de la Sagesse pratique est-il introduit par le tragique ? Cela indique que l’éthique reste de part en part prise dans des conflits et des différends, parfois insolubles. « Si j'ai choisi Antigone, c'est parce que cette tragédie dit quelque chose d'unique concernant le caractère inéluctable du conflit dans la vie morale (...) Ce qu'Antigone enseigne sur le ressort tragique de l'action a été bien aperçu par Hegel dans la Phénoménologie de l'Esprit et dans les Leçons sur l'Esthétique, à savoir l'étroitesse de l'angle d'engagement de chacun des personnages » (SA290). Il arrive que nous soyons déchirés entre « deux éthiques de détresse : l’une assume le meurtre pour assurer la survie physique de l’État, pour que le magistrat soit ; l’autre assure la trahison pour témoigner » (HV 247) d’une visée non-violente.
 


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