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La définition étymologique de la phénoménologie – étude des phénomènes, c’est-à-dire des choses telles qu’elles apparaissent – reste insuffisante, tant que l’on ne distingue pas l’apparaître véritable de la simple apparence empirique.
Husserl fonde sur cette distinction le projet d’une phénoménologie comme « science rigoureuse ». Il s’agit, pour celle-ci, de déterminer l’ « essence » des phénomènes, autrement dit leur noyau intelligible et universalisable. Aussi se présente-t-elle tout d’abord comme une théorie de la signification opposée au psychologisme. Il n’y a pas cependant, pour Husserl, de signification en soi : tout phénomène est pour une conscience dont il exprime l’ « activité intentionnelle » et qui en constitue elle-même l’ultime source de sens. La phénoménologie se propose donc dans un deuxième temps de remonter vers cette source – tenue aussi dans cette perspective pour la source de toute validité. C’est un effort pour fonder le sens des phénomènes dans une évidence intuitive dont le modèle est le Cogito cartésien. Ce modèle est toutefois mis à mal dans les derniers écrits de Husserl, qui montrent l’unité indéfectible que forment la conscience et le « monde de la vie » (Lebenswelt). Il n’est plus d’autre « évidence » alors que celle de ce monde ; et c’est en lui seulement que la conscience peut accéder au sens de ses propres expériences. Si Ricœur a toujours dit sa dette à l’égard de la phénoménologie husserlienne – qu’il a largement contribué, comme traducteur et commentateur, à promouvoir –, il n’a cessé en même temps de critiquer sa prétention à la scientificité et sa tendance idéaliste. Aussi ne s’est-il vraiment reconnu que dans sa dernière version, amendée d’ailleurs par les apports de Heidegger et de Gadamer et infléchie dans le sens d’une « phénoménologie herméneutique ». A la « voie courte » de l’intuition, est opposée alors la « voie longue » d’une interprétation appliquée aux signes, aux symboles et aux textes qui médiatisent notre rapport au monde.
Théorisée dans Le Conflit des interprétations, la « greffe de l’herméneutique sur la phénoménologie » avait été opérée cependant dès La Symbolique du mal, où se trouvent marquées pour la première fois les limites de l’analyse intentionnelle mise en œuvre dans Le Volontaire et l’involontaire. C’est à une « description éidétique de la volonté », en effet, qu’avait procédé Ricœur dans ce dernier ouvrage. Or il avait pour cela fait abstraction de ses manifestations empiriques et en premier lieu de la faute. Il lui avait donc fallu, pour penser celle-ci, changer de méthode et tenter plutôt d’en déchiffrer les expressions objectivées dans la culture. Ainsi s’était trouvée pour la première fois mise en question « la présupposition commune à Husserl et à Descartes, à savoir l’immédiateté, la transparence, l’apodicticité du Cogito » (RF, 30). Il faut y insister : « le mal est le lieu de naissance du problème herméneutique » (CI, 313). Ce problème n’est pas borné cependant à la volonté mauvaise : il concerne en principe toute la vie intentionnelle. La découverte principale de la phénoménologie – l’intentionnalité – implique précisément que la conscience a son sens hors d’elle-même (TA, 53). De là les critiques portées ultérieurement, moins contre la phénoménologie elle-même, que contre sa tournure idéaliste dans le premier volume des Ideen et dans les Méditations cartésiennes. Ces critiques sont en partie ratifiées par Husserl lui-même dans la Krisis avec la thématisation du « monde de la vie ». C’est à celui-ci, désormais, que reconduit la « réduction phénoménologique » ; et elle y reconduit paradoxalement comme à ce qui ne peut être réduit (AEPh, 20). Ce paradoxe traduit selon Ricœur l’ « appartenance » de la conscience au monde. Il s’accorde avec la réhabilitation herméneutique du préjugé et révèle la condition historique et surtout langagière de toute expérience. Contre un sémantisme clos, il ne cesse pourtant de rappeler que le langage, dans ses diverses modalités, exprime « une manière d’être au monde qui le précède et qui demande à être dite » (TA, 34). C’est pourquoi, si l’herméneutique est « la présupposition de la phénoménologie », la phénoménologie reste de son côté « l’indépassable présupposition de l’herméneutique » (ibid., 40).
C’est Heidegger, plus que Husserl, qui fonde l’idée d’une phénoménologie herméneutique. Ce fondement se trouve dans la définition paradoxale que reçoit, dans le § 7 de Etre et temps, la notion de phénomène : « ce qui de prime abord et le plus souvent, ne se montre pas ». Seul, en effet, ce qui s’avance voilé, requiert une interprétation qui l’éclaire. Mais Ricœur ne suit pas Heidegger dans la voie d’une ontologie destinée à rester selon lui la « terre promise » du phénoménologue formé à l’herméneutique (CI, 28). Il lui reproche aussi d’avoir oublié, en s’engageant dans cette voie, les exigences propres de la réflexion, qui ne font qu’un pour Husserl avec celles de la responsabilité du philosophe. | |